« Une vie de lapin le jour de l’ouverture de la chasse ».

Voilà comment un jeune poilu résumait pragmatiquement la situation dans une lettre écrite à la fin du mois d’octobre 1914, depuis la région de Verdun. Et en un sens, tout est dit ici du dernier roman de Jean Echenoz, 14 (éditions de Minuit, 124 pages, 12,50€), paru à la dernière rentrée littéraire. Beaucoup de bêtes, quelques hommes, et un choix narratif tel qu’on ne sait, bien souvent, plus très bien distinguer les uns des autres, dans cette pathétique boucherie où chair à canon, poux, rats, chevaux et absence à soi-même s’entremêlent par la grâce d’un élégant ballet d’écriture. Mais pouvait-il en être autrement avec l’auteur fétiche des Editions de Minuit ?

14 jean echenozOn est en 1914, entre la Vendée et les tranchées. On est dans l’attente, on est dans l’ennui. Atomes de soupirs pour les femmes, fragments de stupeur pour les hommes. No man’s land du front, campagne atone de l’arrière. Et premiers biplans d’observation, aussi, minuscules moustiques perdus haut au-dessus de ces terres hagardes. C’est la caméra d’Echenoz qui décide. Avec une minutie tantôt repliée, tantôt ramifiée, celle-ci prend son envol juste avant la sonnerie du tocsin annonciateur de la mobilisation générale, en ce vaporeux samedi 1er août 1914, puis, plus tard, au gré des mois, elle plongera, sillonnera, frôlera, s’arrêtera variablement auprès des menus personnages, dessinés dès l’incipit – et pour ainsi dire une fois pour toutes – en quelques traits de crayon magistralement imprécis. Subsisteront d’ineffables détails pour faire exister cinq hommes et une femme.

Anthime, Bossis, Padioleau, Arcenel et Charles sont tous liés indistinctement les uns aux autres, et tous partent dans la guerre, certains avec des capotes trop grandes et un chaos d’outillages, d’autres portant placidement moustache, monocle, appareil photo Rêve Idéal et discours troupier. La falote Blanche est fiancée à l’un d’eux, peut-être amoureuse d’un autre. Mains comme éternellement croisées sur le ventre, sur le manche d’un parapluie ou la hampe d’une poussette, elle patiente bientôt dans une ville de femmes, d’enfants et de vieillards, grave et fermée. Et des uns aux autres, l’oeil du narrateur transite, implacable, doucement étranger à ce qui est déjà arrivé depuis si longtemps. Regards laconiques, échanges brefs, gestes impénétrables, désabusement général d’un peuple qui attend, alangui à l’arrière ou éparpillé au front. Mais n’exister que dans la nébuleuse attente, d’une victoire, d’un salut ou d’un effacement littéraire, suffit-il pour exister dans l’imaginaire du lecteur ?

C’est bien l’ennui avec cette brillante et froide technique d’écriture échenozienne, lorsqu’elle est poussée à son absolue maîtrise. Entre vocation du détachement et jouissance évidente du détail pictural, 14 trahit presque la cause qu’elle défend, se perdant dans une succession de tableaux à l’esthétique parfaite mais atrophiée de toute émotion et de toute tension véritable, si l’on excepte l’étrange effet des quelques saillies douces-amères du narrateur, bien présent lui dans notre époque. Car le vrai sujet du court roman d’Echenoz, au fond c’est celui-là : l’écriture calibrée au millimètre, fluide, précise, parfaite, pétrie de désuétudes soignées et rythmée comme un chant las. On assiste à l’inventaire précis et incomparablement orchestré des lieux, des objets, des silhouettes et des bêtes donc. Toutes les bêtes possibles. Depuis le singe en conserve jusqu’aux colombidés militarisés. Les bêtes comestibles et les bêtes guerrières, amenées dans l’incompréhensible chorégraphie qui s’étire, s’engourdit, s’accélère ou se suspend au gré des pages noires et blanches, sur une bande-son étrangement étouffée, assourdie. A la merci du narrateur, nous sommes forcés à une plongée brève et dense dans la France du début de siècle, provinciale et un peu simplette sur les bords, mal dégrossie, mal préparée, celle quittant le monde d’hier sans être encore dans celui de demain, celle d’un entre-deux abruti qui n’en finit plus de ne pas crever une bonne fois. Plongée aussi, bien sûr, dans la guerre, enfin moderne.

Poilu français 1914Timidement moderne toutefois, maladroitement, laborieusement. Car nous sommes ici dans cette fameuse première guerre des hommes du progrès, pathétiques pantins sans nom ensevelis sous des rideaux de feu et d’acier, se débattant stupidement dans leur attirail chatoyant : cervelières enveloppantes, baïonnettes brillantes, pantalon rouge garance, képi bleu ciel. Première guerre des hommes du progrès dont on sait déjà à peu près tout au fond, dont a saisi l’inanité complète et monstrueuse par les témoignages des fantassins rescapés et autres gueules cassées qui se déversèrent ensuite, avec des mots bousculés, des images pathétiques, un torrent d’exclamations coupées, tâtonnant vers un langage nouveau et juste qui devait trouver enfin sa sobre expression une génération plus tard. Mais non plus seulement dans la bouche des combattants en uniforme, au contraire… Cet angle-là, qui n’eût pas été inintéressant – montrer les balbutiements d’une langue s’ouvrant sur l’indicible – ne trouve prise nulle part dans ce roman se voulant pourtant distancié et finalement subtilement empathique. Non 14 décidément ne traite que de 14. Boues, tranchées, bras qui sautent et chevaux qui crèvent. Départs nombreux et retours faméliques. Stupeur et effondrements. Continuité de l’histoire.

Sibylline derrière le décor nourri et léché, l’intrigue, quant à elle, tient bel et bien en trois lignes, celles qui sont dépliées sur la quatrième de couverture : Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d’entre eux. Reste à savoir s’ils vont revenir. Quand et dans quel état.

On eût voulu goûter nous aussi les quinze magistrales séquences offertes avec ces questions, parmi d’autres, en matrice. Peine perdue, le destin des uns et des autres se comprend finalement comme un traître artifice narratif. Et les vies de papier se révèlent un bien fluet fil rouge nous conduisant à cette stupéfiante révélation en même temps que le narrateur nous le susurre indistinctement : la guerre, quelle connerie. Avec quelques superbes images, soigneusement articulées, l’écriture d’Echenoz sauve néanmoins autant qu’elle enterre, et on retiendra notamment la plus courte scène d’amour jamais écrite : « Il s’est couché près d’elle et l’a prise dans son bras, puis il l’a pénétrée avant de l’inséminer. » Surprenant.

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Blogueuse depuis 2006 - Parisienne et tête chercheuse - Aficionado du 2.0

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