Avraham B. Yehoshua

Avraham B. Yehoshua

Avraham ‘Boolie’ Yehoshua

Depuis une trentaine d’années, Avraham B. Yehoshua, 77 ans, est, aux côtés de ses amis Amos Oz et David Grossman, l’une des figures de proue de la littérature hébraïque contemporaine.  

Auteur israélien prolifique révélé au début des années 1960 par la publication de premières nouvelles ébauchées pendant son service militaire, il ne cesse ensuite de multiplier les formes d’écriture, avec le souci constant de renouveler son approche stylistique, mêlant les dialogues à une seule voix et les ruptures de regards pour faire surgir du texte la vérité de ses personnages. Et à travers elle, les fractures intimes et les interrogations existentielles des Juifs israéliens d’aujourd’hui. 

Un examen perpétuel de l’âme israélienne. Artiste fécond, il s’essaie récurremment au théâtre, nouvelles, critiques et essais. Mais c’est avec le roman qu’il s’impose en voix emblématique et accède à la reconnaissance internationale, devenant un dramaturge primé, salué, étudié et lu partout dans le monde. Écrivain des fêlures et des rapprochements incertains, il y explore avec une lucidité inquiète mais jamais tragique les tensions, les méfiances et les espérances insatisfaites éprouvées par des hommes et des femmes en quête d’identité, dont les amours, les accomplissements et les rapports à l’autre restent perpétuellement à conquérir dans un pays livré à l’instabilité et à la peur. Déroulant la trame de ses fictions avec un réalisme simple et délicat, ancrant les revirements de rythme narratifs dans la complexité fondamentale et profuse de son pays, Yehoshua dessine des vies ordinaires, juives et arabes, entrecroisées et entrechoquées à la faveur des événements, mais toujours animées d’une détermination obstinée. Torturés par des questionnements intimes et des interrogations existentielles parfois laissées sans réponse, ses personnages se trouvent confrontés à des situations singulières dont ils ressortent ébréchés mais plus clairvoyants. Récompensé du prix Bialik en 1989, du prix Israël en 1995 et du prix Médicis étranger en 2012 pour « Rétrospective », Yehoshua s’est fait, au fil des années, l’ambassadeur disert et vigoureux de la nouvelle génération d’auteurs israéliens.

Icône du camp de la paix et israélien engagé. Issu (en 1936) d’une famille juive sépharade installée en Israël depuis cinq générations, et cependant esprit laïc foncièrement rationnel, Yehoshua s’est aussi illustré dans l’espace public en prenant inlassablement la parole et la plume pour agir en faveur de la paix. Il s’affirme ainsi en intellectuel israélien très engagé et en conscience morale d’envergure dans son pays. Militant aussi actif qu’infatigable d’un dialogue israélo-palestinien et pionnier du mouvement pacifiste Shalom Akhshav (La paix maintenant) qu’il fonde en 1978, ce sioniste de gauche a, notamment, condamné très tôt la politique de colonisation, catastrophique pour les deux peuples, et plaide tenacement pour la création d’un Etat Palestinien, seule solution, à ses yeux, à même d’éviter la transformation irrésistible d’Israël en un Etat binational d’apartheid où la majorité de la population serait palestinienne (les taux de natalité étant très différents entre Arabes et Juifs), et qui à terme aboutirait à la désagrégation de la culture juive et à la disparition de l’Etat Juif, lançant une nouvelle fois son peuple dans l’exil (la galout) et la diaspora (la gola). 

Avec sa silhouette trapue, sa force de conviction peu commune et son esprit vif et pétillant, Avraham Yehoshua  a su renouveler la pensée intellectuelle israélienne sans jamais ni la trahir ni l’obscurcir. Il a participé largement à la revitalisation de la langue hébraïque et reste guidé dans chacune de ses interventions publiques par un amour viscéral pour son pays, sa culture et son peuple. A l’automne 2012, à la suite des bombardements tirés depuis Gaza (dont Israël s’est entièrement retiré en septembre 2005) sur les villes du sud d’Israël, Yehoshua se prononce pour une intervention armée contre le Hamas.

Il vit aujourd’hui à Haïfa, ville la plus tolérante d’Israël et enseigne à la littérature comparée à l’université de Haïfa. Sa femme Rivka est psychanalyste. 

Oeuvres majeures : Trois jours et un enfant (1975), Pour une normalité juive (1980), Monsieur Mani (1990), La mariée libérée (2003), Israël : un examen moral (2005).

Anecdote : Grand amoureux de la langue française qu’il parle couramment quoique avec une pointe d’accent chantonnant, A.B. Yehoshua a vécu à Paris de 1963 à 1967, présidant alors l’Union mondiale des étudiants juifs. En juin 2007, invité par l’Institut français de Tel Aviv, il y débat avec le journaliste et écrivain français Pierre Assouline sur l’identité juive, la complémentarité des cultures et l’histoire d’Israël. C’est au détour de la discussion qu’il lance un sentiment personnel reflétant assez justement tant la complexité profonde d’un pays construit sur le principe d’immigration légitime mais avec des natifs à l’histoire distincte que le complexe de culpabilité insoluble du vieux peuple juif d’Israël qui n’a connu la Shoah que par les postes de TSF et les journaux, et auquel Yehoshua appartient malgré lui :  » La grande erreur du peuple juif a été de ne pas rejoindre en masse la Palestine en 1917 au lendemain de la déclaration Balfour. Il n’aurait pas seulement aidé à créer plus tôt l’Etat d’Israël : il aurait échappé à l’Holocauste. Les signes du danger imminent s’accumulaient et malgré cela il a refusé la révolution sioniste. En choisissant de rester dans l’exil, de même qu’il avait choisi l’exil depuis des siècles car les Nations ne le lui avaient pas imposé, le peuple juif est devenu moralement co-responsable de ce qui lui arrivé pendant la guerre. » Chaos dans l’assistance naturellement. Mais au-delà, mise en exergue des blessures éternelles et de la stupeur morale absolue que continue de générer l’Holocauste. 

A ce sujet, lire l’excellent « Connaissance et culpabilité : les Juifs de Palestine face à l’extermination des Juifs en Europe » de Idith Zertal, historienne et journaliste israélienne.

PAGE 99, EXTRAIT

la mariée libérée 2003

La mariée libérée (2003)

984 pages

– synopsis –

Yohanan Rivline, membre du département d’études moyen-orientales de l’université de Haïfa, est convaincu que le divorce de son fils Ofer cache un secret. Il y a plus de cinq ans que sa femme Galia l’a répudié et Ofer n’a toujours pas surmonté son chagrin. Ignorant le calme et la sagesse de son épouse Haguit, Rivline est incapable de supporter la douleur de son fils. Et quand il apprend la mort soudaine du père de Galia, il en profite pour reprendre contact avec la famille de son ex-belle-fille. Commencent alors visites et enquêtes dans la propriété du défunt, un hôtel à Jérusalem. 
En nous guidant au cœur de l’histoire d’une famille, A.B. Yehoshua explore les désirs et les sentiments enfouis des âmes. La mariée libéré est aussi une saisissante allégorie du destin de deux peuples, et confirme la maîtrise narrative et poétique de l’auteur, un des romanciers majeurs de la littérature mondiale

(…) Vous nous avez causé un chagrin immense, pas tant à cause de la brutale séparation imposée à Ofer – c’était votre droit – mais par votre fuite, votre manière d’éviter de nous dire adieu et de nous expliquer, à nous aussi, et avec franchise, les raisons qui vous avaient amenée à détruire un mariage que nous considérions à tort comme heureux. »

Elle se trouble et sa main retombe.

« Même si c’est vrai, reconnaît-elle dans un murmure, et à supposer que j’aie effectivement préféré vous éviter vers la fin, c’était peut-être justement à cause de l’amitié et de la confiance qui régnaient entre nous depuis le premier jour. Je ne pouvais rien vous dire. Non parce que je n’avais rien à dire, mais parce que je ne pouvais même pas le mettre en mots.

– Je ne comprends pas…

– Mais Ofer vous a sûrement dit quelque chose.

– Non. Rien de précis. Rien qui permette de se faire une idée… »

Elle paraît soudain très soulagée et rougit, bouleversée.

« Dans ce cas, c’est qu’il avait certainement une bonne raison de ne pas parler.

– Pas du tout, proteste le père de tout son cœur, ce n’était pas parce qu’il cherchait à cacher quelque chose ou à éviter la confrontation, c’était parce que lui non plus n’a jamais vraiment compris, j’en suis certain, ce qui vous a poussée à imposer cette brutale séparation, sans aucun signe préalable.

– Sans aucun signe préalable (elle sourit, moqueuse), est-ce que c’est possible ?

– Il y aurait donc des signes ?

– Bien entendu. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Publicités

À propos de NE

Blogueuse depuis 2006 - Parisienne et tête chercheuse - Aficionado du 2.0

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s