Il se dit que Jérôme Cahuzac ruminerait un livre. Plus précisément, un vieux ruminant préparerait les confessions, forcément savoureuses, de l’ancien ministre répudié, à paraître à la rentrée prochaine avec l’aimable soutien des éditions Robert Laffont. En effet, la période des vaches maigres se profilant à l’horizon, c’est tout naturellement que l’astucieux proscrit s’est tourné vers une vache grasse pour partager avec elle les imprévisibles fortunes de son épique destin…

Et la vache élue, disons-le tout de suite, a été admirablement choisie, preuve que nos gouvernants les mieux habillés demeurent, même déchus, des hommes de goût appréciateurs des finitions soignées. Chassez le naturel, n’est-ce pas…

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Jean-Luc Barré, écrivain précis, éditeur passionné et nègre politique rôdé

Jean-Luc Barré, donc, tel est le nom du « métis » appelé d’entre la fantomatique cohorte de ces écrivains de l’ombre, méconnus du grand public mais bien connus des éditeurs, qui brodent les succès de leurs petites mains agiles et minutieuses. Nègre affranchi par Jacques Chirac, qui lui fit gagner ses galons de plume bancable en l’associant officiellement à son éclatant triomphe de librairie en 2009 (Mémoires : Chaque pas doit être un but, NiL, 500 pages et 300.000 exemplaires vendus à ce jour tout de même), Barré est un grand couturier du verbe et un vieux routier de l’édition, dont il connaît les exigences et les subtilités. Historien de formation puis journaliste dilettante passé par le Figaro Littéraire et le Monde des livres, il patine son savoir-faire chez Plon, se fait le biographe transi des deux grands monstres du patrimoine français que sont De Gaulle (Devenir De Gaulle, 2003) et Mauriac (Mauriac : biographie intime, 2009) et finalement succombe à la tentation qui guette tout vrai passionné en acceptant, en 2008, de diriger la mythique collection Bouquins de Robert Laffont. Mentionnons en passant que celle-ci, fondée en 1979 par l’éphémère époux de Françoise Sagan mais dandy au nez creux Guy Schoeller, reste encore aujourd’hui malicieusement renommée dans les couloirs tantôt « Pléiade du pauvre » tantôt « Pléiade décontractée », ce qui ne manque pas de saveur lorsque la triste figure du triste sire Cahuzac, épaules serrées et lèvres crispées, émerge soudain en halo sur fond de 4ème de couverture à lambris dorés pure feuille d’or.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos ruminants, puisque l’appétissant partenariat annoncé ne s’arrête pas là dans les coïncidences distrayantes et qu’il convient d’en mâchonner chaque circonvolution avant de conclure aussi brillamment que possible.

Repartons quelques dix, onze, allez une bonne quinzaine d’années en arrière. Et d’un bras amoureux, ajustons la lunette du télescope sur la riante bourgade nommée Villeneuve-sur-Lot, 23.000 âmes et « un microclimat romanesque qui n’a pas cessé depuis les années 1970, où l’on avait fait voter les morts » selon la chatoyante formule d’un certain, mais oui, lui-même, Jean-Luc Barré.

Car ce lettré aujourd’hui salué par les plus grands, cet Auguste Maquet venu à la chaude lumière après avoir vécu dans l’ombre sinueuse, cet esprit délié au mot juste et précis qui sait se faire féroce autant que caressant et qui lorsque la grâce le touche peut faire rentrer des occurrences poétiques chez les plus indécrottables sensibilités de terroir (« il ne faut pas blesser une bête. On la tue ou on la caresse. » Mémoires de Jacques Chirac, Tome I), Jean-Luc Barré donc est un parisien d’adoption mais un authentique méridional de souche. Et, le détail soigné étant le propre des meilleures sagas, disons-le c’est aussi un enfant du pays villeneuvois. Né et élevé dans la charmante commune du Lot-et-Garonne, petit poussin pur grain amoureux des cigales et épris des accents chantants. En âme de conscience et de convictions que le jeune garçon devient, l’âge d’homme atteint, le chemin est ouvert et, l’engagement politique n’étant pas incompatible avec la fine nature d’un historien, bien au contraire, l’éditeur gaulliste et touche-à-tout enthousiaste devient ainsi dans les années 1990 l’adjoint à la culture du maire centriste alors en place, Claude Larroche, lui-même également conseiller général et directeur général du dynamique groupe agroalimentaire du même nom, implanté en plein centre-ville à l’époque. La suite est connue mais mérite d’être narrée à petits mots tendres et aimables.

Claude Larroche, par un beau matin de printemps, ou était-ce par une grise journée d’automne, se laisse aller à des perfidies sur son conseil municipal et étrille avec passion chacun de ses collaborateurs et amis. Un instant de faiblesse bien humain, sans doute…, qui se meut en maladresse tragique car un fourbe serpent, enregistreur en main et sourire sardonique étirant ses écailles, se chauffait au soleil non loin de là et, n’ayant pas manqué un mot, partit aussitôt sur le chemin pierreux qui menait à la grande ville dans un déhanchement d’anneaux ravi.

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Michel Gonelle, ancien maire RPR puis UMP de Villeneuve-sur-Lot. Localisation : le village des corbeaux

La bande passe de main en main, sous le manteau, s’arrêtant notamment, à moins que ce ne soit de là qu’elle soit partie, dans celles d’un dénommé Gonelle Michel, avocat nouvellement arrivé dont les yeux câlins louchent ostensiblement vers la rayonnante mairie et qui déjà cherche à séduire l’idéaliste Jean-Luc Barré. Après avoir accompli son oeuvre destructrice en transvasant les amères paroles dans les oreilles délicates des élus, l’enregistrement clandestin finit par disparaître de la circulation. L’affaire laissa des séquelles mais la lourde torpeur du Sud apaisa pour un temps les esprits. En province, les embrouilles se règlent au pastis en bouteille à la sortie du bar ou mitonnent longuement au fond des vieilles marmites. 1992, nouveau tapage, cette fois-ci un peu plus public, un peu plus judiciaire ; la florissante entreprise Larroche ne se porte plus si bien qu’autrefois, les affaires se sont ralenties, les concurrents sont un brin contrariants, enfin, aussi douloureux que soit le mot, il doit être lâché : c’est la banqueroute. Larroche Claude est mis en examen, par la même occasion, pour faux, usage de faux, escroquerie et abus de biens sociaux. Ce qui s’appelle une purge (qui durera vingt ans). Et sonne comme un poétique hommage au Laroche-Mathieu de Bel-ami (Maupassant, 1885), ministre prometteur tombé dans la boue pour une affaire non moins déshonorante. Quoiqu’il en soit en 1993 la place est libre, et plus vif qu’une truite de rivière, Michel Gonelle se glisse dans le fauteuil cossu sous la bannière RPR, emmenant dans ses bagages l’érudit Jean-Luc Barré qui ne soupçonne pas encore la doucereuse nature du nouveau chef de clan. Sur ces entrefaites, arrive dans cette belle région l’élégant chirurgien capillaire Jérôme Cahuzac, mine affable, sportif, chaleureux, courtois et socialiste, naturellement. C’est la première rencontre entre le gaulliste convaincu Jean-Luc Barré et le futur traître à la France et aux Français Jérôme dit Janus Cahuzac. Mais en 1996, rien à signaler, Villeneuve-sur-Lot ne connaît nulle empoignade sur la grand place, la cohabitation se passe bien. Tellement bien que le rusé Maître Gonelle aplanit même les difficultés qui se dressent devant l’ambitieux sur la route des urnes et, soucieux de neutraliser la menace centriste rodant toujours près de la glorieuse mairie qu’il chérit comme son petit enfant, facilite l’implantation de l’ennemi aux législatives (1997) et aux cantonales (1998).

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Jérôme Cahuzac, dit « Monsieur 15 millions », ancien membre du Parti Socialiste, ancien ministre délégué au budget. Amateur de boxe, ski, cyclisme, golf et cigares. Collectionneur de montres de luxe. Récemment devenu le paria numéro 1 de tout un pays

C’est un triomphe. Le champagne coule à flot, les amitiés se proclament dans la liesse chantante ; aux côtés des stickers UMP, la bannière PS flotte désormais fièrement sur la région, agitée par le chevalier intrépide Jérôme Cahuzac venu, sans peur et à priori sans reproche, envahir le bastion giscardien. Puis du même élan, le héros toujours chevauchant crinière dans le vent emporte la mairie de Villeneuve sous le nez de Gonelle comme autrefois les Romains enlevèrent les Sabines à la barbe des vieux patriarches. Le fourbe. Le gueux. L’infâme ingrat. Ce fut un coup dur pour Michel Gonelle, ex-député, ex-maire, ex-camarade et ex-grand homme en son royaume, qui ne s’en remit jamais. L’ancien faucon se retrouva relégué dans les rangs du fond aux séances municipales, avec le petit peuple villeneuvois et les conseillers d’opposition habitués de longue date du lieu et des fauteuils fatigués, où la marque de leur auguste fessier s’était à force imprimée mollement. L’histoire aurait pu s’arrêter là et le ténor déchu se mettre au jardinage à la façon d’un Pangloss du Sud. Mais que nenni. Caché dans un tiroir sommeillait un nouvel enregistrement, comme tombé du ciel et suavement gardé par le finaud Gonelle dont les gènes paysans, âpres au gain et revêches à la défaite, avaient peut-être parlé. Dès lors, le sort fut joué. Comme le disait Balzac, « si le coeur humain trouve des repos en montant les hauteurs de l’affection, il s’arrête rarement sur la pente rapide des sentiments haineux. » (Le père Goriot, 1835 et pas une ride). Et un beau jour d’avril 2013, poussé par la clameur, pressé au sens propre comme au figuré par ses proches, épuisé par des semaines de dénégation « en  bloc et en détail« , le petit tailleur des crânes dégarnis devenu ministre Jérôme Cahuzac, reconnut enfin, le tout en une seule fois et « les yeux dans les yeux« , la trahison de son Président, son pays, son parti et ses électeurs.

Ouf ! Quelle haletante histoire ! Des passions, des calculs, des rendez-vous obscurs, des egos amers et des luttes d’ambition, voilà de quoi brosser un solide polar, sacré bientôt parmi les best-sellers du moment, ou une fiévreuse enquête menée à pas saccadés dans les dédales de la raison d’Etat et de la machine politique.

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Fabrice Arfi, journaliste au pôle « enquêtes » du site d’information en ligne Médiapart

Si le polar est encore à venir, le récit circonstancié et bien informé du journaliste d’investigation auteur des très retentissantes révélations est paru le 17 mai dernier. Fabrice Arfi, puisque c’est lui, ancien scribouillard des chiens écrasés de l’AFP puis tâcheron blasé à 20 Minutes, devenu depuis mars 2008 une plume affûtée et respectée à Médiapart, a sorti le compte-rendu léché de plusieurs mois de traque à l’escroc. La pelote de laine aujourd’hui dévidée était en effet bien compliquée à démêler lorsque les premiers tuyaux, anonymes et ô combien elliptiques, sont arrivés. L’affaire Cahuzac : en bloc et en détail, 286 pages aux éditions Don Quichotte, mérite, d’après les retours, d’être offert au moins à tous les étudiants en journalisme qui se rêvent Pulitzer. Et ne dépareillerait pas dans une bibliothèque intelligente soucieuse du mot juste comme de l’argument de choix. (A bon entendeur).

Alors que reste-t-il de nos amours, me direz-vous ? Faut-il mener la vache au composteur à pression ? La réponse coule de source !  Il ne fait nul doute que le travail, minutieux comme toujours et terriblement concerné dans le cas présent, de Jean-Luc Barré devrait faire sortir l’ouvrage à venir loin devant le lot des livres de commande attendus. Deux occiputs, contraires sur bien des plans, vont s’affronter, s’amadouer, se redécouvrir et s’associer pour livrer probablement un ouvrage pointu, pointilleux et littéraire sur la dernière grande sodomie qu’ait connue la République de la part d’un Rastignac déjà bien entamé mais pas encore jugulé par la mécanique pourtant largement au fait des filouteries, truanderies et autres atteintes lamentables qui sont tentées contre sa personne d’années en années et de décennies en décennies.

A voir, à suivre donc.

Un dernier mot pour noter, en passant comme toujours, qu’un compte twitter récemment ouvert amène ici et là, par taquineries bien troussées, un sourire entendu sur le visage de nombreux connaisseurs : J€rome Cahu$ac, avec deux beaux sigles gras et généreux, plaisante depuis peu avec le tout-venant sur ses déboires malheureux. Au menu : « Si quelqu’un peut m’expliquer comment on remplit sa déclaration de revenus, c’est un peu mon dépucelage fiscal cette année », « 0,1 % des bénéfices sur mon futur livre iront à la Croix-Rouge. J’irai porter cet argent moi-même à Genève », « On fait comment pour ouvrir un compte Twitter en Suisse ? »…

Peut-être faudra-t-il que Jean-Luc Barré, en intellectuel humain qui ne dédaigne pas un clin d’oeil, envisage de dresser en première page de son manuscrit l’épitaphe suivante :

– dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Is there – is there balm in Gilead? – tell me – tell me, I implore!’
Quoth the raven, `Nevermore.’

Edgar Allan Poe, The raven, 1845.

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Blogueuse depuis 2006 - Parisienne et tête chercheuse - Aficionado du 2.0

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