Trois agesS’il est une figure qui nous fait tous hurler d’effroi lorsqu’on la croise au détour d’une page, c’est bien celle du vieux. Plus éprouvant pour nos nerfs que le plus machiavélique des tueurs en série, plus imprévisible que le plus névrosé des héros, plus increvable que son propre narrateur. Donnez-moi un vieux, dans un roman, n’importe lequel pourvu qu’il ait une tête de hibou et le dessus des mains fripé, et je vous promets votre dose d’horreur jusqu’à la fin du livre.

Car nous le savons bien ; surgi d’on ne sait où pour on ne sait quelle raison, le vieux n’est jamais innocent, jamais là par hasard. Les yeux luisants par-dessous des sourcils neigeux, le sourire toujours en coin tiré par une ride louche, notre croulant attend son heure tandis que sa silhouette d’encre s’enracine doucement dans le paysage.

A petits coups, toujours, c’est comme ça que le carnage s’annonce. Ainsi, à une page où on ne l’attend pas, le vieux déboule, sécateurs à la main ou regard plissé sur ses pensées, avec l’air d’en avoir vu. Il ressemble à n’importe quel grabataire rencontré dans la vraie vie : modérément bavard, gentiment lointain, définitivement libre de son temps. Vieux renard. Trente pages plus loin, le voilà qui réapparaît, l’air déjà indiciblement plus leste, la parole plus fielleuse, le museau plus vif. Le monstre. Parfois, il tient même le rôle principal, et l’auteur, inconscient, se laisse emmener vers le massacre sans se rendre compte. En prenant son vieux par la main, viens ô fragile créature, je suis l’auteur, je vais te faire vivre, viens esprit ridé, tu as souffert, je le vois, laisse-moi t’embrasser. Et puis, pan, un coup de pelle à tarte dans le dos, et c’en est fini pour l’auteur. Le vieux prend les commandes. Ça va bien les bécots, tu m’as pris pour quoi ? Un caniche de concours ? Le roman se transforme en polar atroce ; les yorkshire à barrette fantaisie y mâchonnent une oreille dans un coin de salon, les pots de sucre se remplissent d’arsenic, les réunions d’anciens se transforment en meetings façon Klu Klux Klan des dentiers en colère. A mort les héros ! Dehors les belles histoires ! On va vous faire voir, bande de crétins ! Y a des fidèles de Guillaume Musso qui vont en cracher leur bougie au muguet, on peut vous dire !

Seigneur, mais imaginez un instant cette scène d’apocalypse : réunis dans une même œuvre, l’implacable juge Wargrave des Dix petits nègres (Agatha Christie,1939), la fine Renée de l’Élégance du hérisson (Muriel Barbery, 2006), Limonov le moujik magnifique ressuscité d’entre les mourants par Emmanuel Carrère (Limonov, 2011), Josef Fritzl de Claustria (Régis Jauffret, 2012), épouvantable fou, inspiré de Josef Fritzl, d’Amstetten, vedette des palais de Justice… Et puis tous les autres, les gros calibres bien connus qui hantent la réalité des librairies depuis des années, parfois des siècles, sans faillir : la Cousine Bette, vieille fille increvable (Honoré de Balzac, 1846), Ulysse, chic type pas commode sur la fin (Homère, IXème siècle av. J-C), Humbert Humbert, poète pédophile (Vladimir Nabokov, 1955), Barbe-bleue, tueur en série n’ayant jamais surmonté la crise de la quarantaine (Charles Perrault, 1697), Cathy Trask,  putain irrespectueuse et détraquée confirmée (John Steinbeck, 1952)… Enfin, la liste est longue. Non, c’est vrai, je vous mets au défi de trouver un livre sans un vieux quelque part, prêt à faire un mauvais coup, qui polit les fourches dans le noir et crache en douce dans les géraniums comme un bagnard en pleine forme. Même grand-papa Joe (Roald Dahl, 1964), je ne l’ai jamais trouvé très clair. Je le voyais allongé dans son lit avec les trois autres impotents et je frémissais. Un type qui trouve rigolo de respirer des odeurs de pieds toute la journée, je regrette, c’est un type qui a un grain, il faut se méfier.

Comme disait Boris Vian, « les vieux, il faudrait les tuer dès la naissance ». Dans les livres, entendons-nous bien. Dans les livres. Que les retraités reposent immédiatement leur couteau à beurre, tout va bien les amis ! Là, un bonbon au miel et on n’en parle plus. Les vieux, dans les livres, sont redoutables. Parfois, par un étrange tour de passe-passe, la fiction rejoint la réalité, mais c’est une autre histoire. Et au sommet de la chaîne alimentaire, royaux, inoxydables, imperturbables, il y a : les Pater Familias. Espèce mutante d’une férocité et d’une astuce sans égales. De vrais tueurs. Qui vous pétrifient le derrière d’un coup de sourcil et vous demandent si la lumière n’est pas trop forte pendant qu’ils vous plaquent la lampe à aveux dans les pupilles : « Mon chéri, je ne serai pas en colère si tu me dis la vérité. Tu m’as menti, hier, je le sais. Raconte-moi ce qui s’est passé. Tu es mon enfant, ma progéniture, ma chair. Je t’écoute, mon amour. Parle-moi. » Un conseil, arrangez-vous pour ne jamais en arriver là. Parce qu’une fois ce palier atteint, vous êtes plus cuit qu’un gigot de sept heures.  Hervé Bazin et Jules Vallès en savaient quelque chose. Le Sagouin de François Mauriac le sentait aussi, du bout de ses neurones ramollies par les coups de bambou. Encore que, soulignons-le, il n’y avait pas trop de « Mon chéri » dans leur vie de papier, ô misérables, innocentes victimes.

Les vieux sont des monstres, et c’est peu de le dire. Ils cumulent la perfidie d’un Iago à la nonchalance d’un Caligula. Ils ont la voix fragile mais les idées compactes. Les bras flasques mais les doigts agiles. Et les patriarches, suprêmes tyrans passés maîtres dans l’art de la dictature de velours, agissent le rictus aux lèvres, conscients de leur intouchable statut. Jugez plutôt cette confidence d’un doyen parmi les plus résolus : « On ne peut tout seul garder la foi en soi-même. Il faut que nous ayons un témoin de notre force : quelqu’un qui marque les coups, qui compte les points, qui nous couronne au jour de la récompense. » (Le nœud de vipères, François Mauriac, 1932). Si ce n’est pas l’aveu d’une guerre secrète sournoise et décidée ! Et celle-là, la Génitrix : « Mais regarde-toi donc, mon petit : il faut être ta mère pour te supporter. Voilà cinquante ans que je te tiens tête, moi, ta mère, et je me demande comment je suis encore vie. » Je ne sais pas vous, mais moi quand je lis ça, ça me donne envie d’aller claquer 300€ dans une paire de chaussures. Et de rentrer en taxi. Pour bien la faire chier.

reza désolationEt donc, émergeant dans ce petit monde charmant, voilà le roman de Yasmina Reza, Une désolation, dense bijou délicieusement ciselé, publié en 1999, ce qui fait déjà un bail et nous place idéalement dans le sujet.

Cent cinquante-six pages, un monologue serré, intelligent et drôle comme une bulle de savon, dans lequel défile un va-et-vient incessant de souvenirs d’une percutante concision et d’une jubilatoire narration, entre quelques soupirs désolés et des persiflages réjouissants. Toute une multitude de scénettes, de tranches de vies justes et cruelles brossées avec une douceur irrésistible par le héros, Samuel Perlman. Nouveau nom qui ne démérite pas, décidément, dans le bestiaire des vieux.

Car c’est bien lui la terrible tête d’affiche, Samuel Perlman, vieil homme féru de jardinage et de sarcasmes tranchants comme des sécateurs. Notre narrateur à cheveux blancs n’est cependant pas là pour regarder pousser les fleurs. A 73 ans, « cerné par les heureux », accablé par la vacuité de ses congénères, Samuel Perlman se morfond ferme entre son pavillon de banlieue et son appartement parisien. A ses côtés, virevoltent une ex-femme déjà à moitié effacée, une seconde épouse en guerre contre le pessimisme, la méchanceté et la vieillesse et des enfants qu’il ne comprend plus. Des amis aussi, ceux qui n’ont pas encore été fauchés et partagent son même goût pour la mélancolie facétieuse, les attachements inexprimables et le refus de la tempérance à tout-va.

Un mot bête prononcé par sa fille et le monologue commence, lancé au suprême caillou dans sa chaussure, à la dernière épine dans son pied, à son fils, cet « homme heureux« . Voilà le mot, voilà les maux.

 » Parlant de ton inaction, de ta non-fertilité, on me dit il est heureux. J’ai mis au monde un type heureux. (…) Heureux, me dit ta soeur. Il a trente-huit ans. Il parcourt le monde avec les trois francs six sous que lui rapporte la location de l’appartement payé par moi.  Parcourt le monde, admettons… Je dis: « Qu’est-ce qu’il fait ? Le matin il sort du bungalow. Il regarde la mer. C’est beau. Non, c’est beau, d’accord. Il regarde la mer. Bon. Il est sept heures douze. Il retourne dans le bungalow, il mange une papaye. Il ressort. C’est toujours beau. Il est huit heures treize… Et après ? » Qu’est-ce qui se passe après ? A partir de là tu dois m’expliquer le mot heureux.« 

Dans cette lettre engagée autant que résignée, pleine de curiosité et d’humeurs, Samuel Perlman tempête, s’irrite, chuchote, pleure, sourit et se dévoile dans sa complexité de misanthrope attendri et de père désespéré, les yeux pétillants de toutes les émotions qu’il a appris à cultiver dans sa solitude assumée. « On est seul. Mon petit. D’une solitude immense. Totale. Et il n’y a presque pas de lien d’une solitude à une autre. La solitude est longue. Insaisissables sont les allégresses qui nous lient.« 

On comprendra que ce vieux-là n’est pas à rencontrer un soir de faiblesse. Car la virtuosité de l’écriture, la sienne, c’est-à-dire celle de Reza, la drôlerie féroce des situations, la grâce des dialogues, vous laissent essoré. Comme Samuel Perlman, on finit sur le carreau, désolé, inconsolable et impatient, riant d’une gaieté funèbre en refermant le livre. Le tyran nous a eus. On veut rentrer dans la vie comme un boulet de canon, on dit adieu aux papayes et aux mots trop simples, on réclame des ciels bas et gris, de l’intolérance aimable et des discussions absurdes. Nos poings serrés, on range le livre en bonne place sur l’étagère de la bibliothèque, pour empoigner autre chose. N’importe quoi. Le cochon d’inde ? Les rideaux ? Sa propre vie ?

Voilà le pouvoir des vieux.

Les vieux sont des monstres.

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À propos de NE

Blogueuse depuis 2006 - Parisienne et tête chercheuse - Aficionado du 2.0

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  1. Fab dit :

    Article sympa, attention à la généralisation trop rapide tout de même…
    Je pense à Mme Rosa (Ajar, La vie devant soi), Santiago (Le vieil homme et la mer, Hemmingway) ou même Antoine (Le petit Prince, St Exupéry) pour ne citer qu’eux… Des vieux, certes, mais dont la grand différence d’âge avec les autres protagonistes en font des figures quasi-métaphysiques ou du moins inoubliables, mais cette fois-ci dans un sens positif!

  2. Un pôv 'vieux dit :

    Vous trouvez que les ados du Seigneur des mouches sont moins pervers que les pauvres séniors? Vous pensez que pousser au suicide Ophélie, c’est sympa? Vous croyez que l’imberbe qui se cherche et ermpêche Edouard d’écrire ses « faux monnayeurs » est un héros fascinant? Non, écoutez donc le coeur de ces petits vieux battre avant qu’il ne s’arrête, prêtez l’oreille à leur douce respiration au lieu de plaquer l’oreiller sur leur visage si frêle plein de poésie.

  3. NE dit :

    @Fab et au Pôv’ vieux : sans oublier la 3ème espèce de vieux littéraire, façonnés à l’embranchement de la droiture et des tentations fatiguées de tout poil, j’ai nommé les anti héros à lunettes triple foyer. Je pense aux vieux commissaires acharnés et détectives orgueilleux type Maigret, Wallander, Poirot etc, je pense aux figures bibliques ou quasi comme Moïse, Vautrin et ah, pourquoi ne pas mentionner aussi Jean Valjean (les Thénardier auraient dû être glissés quelque part, en bonne place, dans l’article, en y repensant)…
    Il y a du choix. De quoi nourrir d’autres réflexions intéressantes plus tard !

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